Emmanuel tellier
« La Disparition d’Everett Ruess »
(original Soundtrack)

Artwork : Pascal Blua & Emmanuel Tellier
Photographie : John Wetherhill
December Square (2019)

À PROPOS


Pascal Blua, le graphiste de l’équilibre

« Le monde de la musique est tout entier traversé de gens qui vont de travers, déséquilibrés et déséquilibrées (à des degrés divers, ouf !) qui ont trouvé là leur façon de marcher quand même. Que serait la musique sans ces bancals, ces pas-très-droits ?  Que seraient nos albums préférés sans ces tangentes hésitantes, ces guitares pas toujours bien accordées, ces bouts de lignes raturés sur partition inachevée – et entre elles, toutes ces notes ravalées, comme des traces de gomme apparentes sur des feuilles froissées ?

Ecrire une chanson, l’accoucher (la coucher) en l’enregistrant en studio, c’est se tromper cent fois, recommencer cent une. C’est apprendre à jouer de ces déséquilibres qu’il faut finir par accepter, accueillir. Nobody’s perfect, no music’s perfect. Se persuader de l’inverse, chercher la perfection ultime, c’est signer sa propre mort d’auteur (RIP la carrière de Lee Mavers/The La’s). Alors celle ou celui qui sort de studio, son nouveau disque enfin « achevé », ressort de là comme le plongeur en apnée d’une fosse en mer d’Egée. 
Souffle court et jambes coupées.

Qui pour l’aider, qui pour le sauver ?
Parfois : personne.
Mais parfois : Pascal Blua. 

Ah, enfin, de l’oxygène ! De l’espace, du ciel, des lignes de perspective. Ah enfin une vision, un regard – au moment où vous en avez le plus besoin, parce que vous, vous êtes exsangue, et comme vidé de tout (inspiration, capacité au recul, etc). 

Dans le meilleur des scénarios, le directeur artistique entre en scène quand « les autres » (les musiciens, le label, les proches) ne savent plus, ne voient plus. Ou encore – et je crois que cela a toujours été mon cas lorsque j’ai travaillé avec Pascal – lorsqu’est simplement venu le moment de se taire. Paisible et heureux passage de relais : à toi de jouer, camarade.

Et alors le petit miracle se produit : tout se qui allait de guingois se redresse. Les traits mal assurés deviennent de belles lignes droites ou d’élégantes formes géométriques que Maître Blua, tel le professeur des écoles auquel il ressemble un peu, dessine et met en mouvement sans jamais donner le sentiment d’être dans l’effort. Le déséquilibre qui a fait naître l’œuvre s’efface sans résistance, laissant place à la clarté, à la juste intention : Pascal Blua, selon moi, est le graphiste de l’équilibre. 

Si c’est d’une photographie que démarre le travail, il saura la « révéler », l’imposer comme s’impose la lumière en été. Si c’est d’un jeu typographique dont il est question, même topo, même sanction : la pochette de l’album ou l’affiche auront toujours quelque chose d’évident, de lumineux, de solide comme la roche. 

D’où lui vient cet art du beau – mais du beau sans effets de manche, sans bavardage ? De sa personnalité, d’abord : l’homme est d’un calme étonnant ; toujours égal, toujours probe. Et puis de la fréquentation passionnée des trésors de Reid Mills pour Blue Note et des visions futuristes de Peter Saville pour Factory. Deux nourritures parmi tant d’autres, mais particulièrement à son goût, me semble-t-il. Influences majeures, et partagées avec tant d’autres graphistes ; mais combien de ceux-là ont su aussi bien les digérer ? »

Emmanuel Tellier